REGLEMENT DES PRIX LITTERAIRES ANNUELS

 

PRIX ATTRIBUES

 

 

 

 

Chaque année, la Société littéraire décerne les prix de poésie et de prose, définis ci-après :

  • Un premier prix de poésie, dit prix Charles Tillac, ainsi qu'éventuellement un second et troisième prix.
  • Un premier prix de prose, dit prix Emile Pagès, ainsi qu'éventuellement un second et troisième prix.

Les oeuvres poétiques présentées peuvent être de facture purement classique, en vers réguliers ou bien relever des formes libres, non versifiées.

Les oeuvres en prose doivent répondre aux définitions admises pour les contes et nouvelles, ce qui exclut les reportages à teneur descriptive, les essais ou critiques dont le jury peut parfois contester l'authenticité.

Les lauréats recevront un chèque de 230 euro pour chacun des deux premiers prix ou, éventuellement, pour les prix "hors concours".
Les deuxièmes prix recevront chacun un chèque de 153 euro, et les troisièmes prix, des livres.

Les titulaires d'un premier prix et d'un prix "hors concours" seront conviés à l'ensemble des manifestations attachées à l'assemblée générale de notre association. Les oeuvres primées seront publiées dans Missives.

Sont admis à concourir les agents titulaires, en activité ou en retraite, ainsi que les auxiliaires de La Poste et de France Télécom en activité, ou en position de non-utilisation, le personnel des filiales, les contractuels.

Tout candidat peut concourir pour une, ou pour les deux catégories de prix, mais ne peut transmettre qu'une seule oeuvre par catégorie. Il lui est possible de concourir sous un pseudonyme, mais il est tenu, dans ce cas, de faire connaître au secrétariat de la Société littéraire, son identité véritable et sa qualité.

L'utilisation d'un pseudonyme ne peut évidemment permettre de présenter deux oeuvres pour une même catégorie, dont l'une sous le vrai nom de l'auteur.

Tout candidat ayant obtenu deux fois le même prix a la possibilité de concourir en vue de l'obtention du prix "hors concours".
Le lauréat d'un tel prix pourra, après un délai de 5 ans, concourir à nouveau au titre normal dans la catégorie pour laquelle il a été mis "hors concours".

Les oeuvres présentées doivent être dactylographiées et envoyées au président de la Société littéraire de La Poste et de France Télécom, 57, rue de la Colonie - 75 013 Paris, avant le 1er octobre de chaque année. Elles ne seront pas restituées après sélection, sauf demande expresse.

La longueur des poèmes ne doit pas dépasser 50 vers ou lignes.

Les contes et nouvelles doivent être limités à 250 lignes.

Chaque envoi doit porter, sur une feuille de garde séparée, les nom, prénom et adresse de l'auteur, le nom du bureau duquel il relève ou relevait en dernier lieu.

Il est enfin précisé que les oeuvres présentées doivent, impérativement, être inédites.

 

Prix attribués en 2007 :

Prose
1er prix : L’homme au manteau, Denis Gout.
2e prix : Le coq de madame Tine, Olivier Chaboy.
3e prix : Un jour, Maman est partie, Gaëlle Tanguy.

Poésie
1er prix et prix Jean-Pierre Cot : La vanité des mots, René Paloc.
Pas de 2e, ni de 3e prix.

Prix attribués en 2006 :

Poésie :
Aucun prix n'a été décerné, néanmoins le jury a remarqué Mélancolie de Maryvonne Briand

Prose :
La Galatée est de retour, Bernard Catalan, 1er prix
L'enfant et l'oiseau, René Paloc, 2e prix
Les noix, Georges Caron, 3e prix et Prix Jean-Pierre Cot

 

Prix attribués en 2005 :

Poésie :
Le temps d'écrire, Maryvonne Briand, 2e prix

Prose :
L'envol, Sylvie Macquet-Billot, 1er prix
L'enfant monstre, Denis Gout, 2e prix
Fiat Lux, Gérard Machy, 3e prix

 

Prix attribués en 2004 :

Poésie :
Le langage d'étoiles, Christian Boeswillwald, 1er prix
La Poste, Pierre Lenormand, 2e prix
La vérité, René Paloc, 3e prix

Prose :
Shrapnel, Jean-Paul Didierlaurent, 1er prix
La maison du poète, Georges Caron, 2e prix

 

Prix attribués en 2003 :

Poésie :
Le Midi à ma porte, Claude Caumel, 2e prix
Les 1er et 3ème prix n'ont pas été attribués

Prose :
La Der des Der, Gilles Le Mené, 1er prix
Hippolyte, petit vieux, Denis Gout, 2e prix
3e prix non attribué

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La Galatée est de retour

                                                                                                                                                                            Bernard Catalan

 

 

La Galatée est de retour.

La nouvelle a couru du fond de l'arsenal, de rempart en rempart, de rue en rue, de maison en maison, jusqu'à la demeure de Maître Jean.

Elle est passée par le quartier du port, dans les ruelles étroites aux maisons de marins. Il n'est pas un foyer qui ne compte un fils, un mari, un cousin ou au moins quelqu'un que l'on connaît, qui ne soit de l'équipage du navire qui rentre d'une course lointaine.

Elle s'est arrêtée au porche de la maison de l'armateur. Le serviteur qui l'amène sait que l'on n'entre pas dans cette maison sans en respecter la stricte étiquette.

Du fond de l'horizon, dans la splendeur du soleil levant de ce matin de septembre, il a reconnu le gréement tant espéré. Ce n'est que lorsqu'il a été sûr de lui, à en mettre la tête sur le billot, qu'il a pris ses jambes à son cou, pour porter la nouvelle à son maître. Arrivé au porche de la maison, il s'est arrêté, a repris son souffle, remis ses vêtements en ordre et arrangé sa coiffure. Aucune circonstance n'autorise le désordre dans la maison gérée par une main d'acier.

Il s'est présenté au majordome et a demandé audience à Maître Jean. Le majordome l'a toisé et lui a rappelé que l'on ne dérange pas le maître à l'heure de son premier repas du jour sans disposer d'un grave motif. Le commis a insisté, il a dit qu'il mesurait son impudence mais que, malgré tout, il entendait être reçu par le maître pour un important motif.

Le majordome est entré dans la grande salle où Maître Jean déjeune en tête-à-tête avec son épouse. Ils sont chacun de part et autre de la grande table de bois sombre. Les murs sont lambrissés. Tout rappelle dans cette pièce qu'on est dans la demeure d'un homme de mer. Le majordome attend qu'on l'autorise à parler. Maître Jean poursuit son propos. Sa femme l'écoute. Elle ne l'interrompt que rarement et pour de courtes phrases juste pour montrer sa compréhension et son accord. Elle ne se force pas pour cela, son approbation est sincère. Jamais elle ne se risquerait à penser différemment de son mari.

Maître Jean se tourne vers son majordome, lui faisant ainsi comprendre qu'il peut parler.

« Loïc demande à vous parler Monsieur. »

Maître Jean ne demande pas pourquoi. Jamais il ne s'abaisserait à marquer sa curiosité. Il laisse passer quelques instants, puis répond : « Qu'il entre donc. »

Loïc est entré. Lui aussi attend qu'on l'interroge. Maître Jean poursuit son repas. Il sait que la nouvelle doit être bonne, sinon on aurait attendu qu'il se soit rendu à son bureau pour la lui annoncer.

Il suppute sans rien en montrer la teneur de l'annonce qu'il va recevoir. Il jouit de ce moment d'attente où tout est possible. Il attend avant l'hiver la « Marie galante », mais surtout la « Galatée », qui compte déjà soixante-douze jours de retard et dont il n'a plus reçu de nouvelles depuis huit mois. Il avait alors appris qu'elle avait quitté les rivages d'Afrique. Depuis plus aucun signe de vie ne lui est parvenu.

La femme de Maître Jean attend. Elle aimerait vite savoir, mais n'ose pas questionner. Elle sait que tout signe d'impatiente serait fort mal venu.

Enfin Maître Jean se décide. « Eh bien mon ami, que se passe-t-il de si urgent ? »

Loïc reprend son souffle.

« La Galatée est de retour » dit-il simplement.

Maître Jean ne bronche pas. Le fleuron de sa flotte qu'il commençait à croire perdu est de retour. Sa femme a rosi, touchée par l'émotion de la nouvelle.

Maître Jean se tourne vers elle et lui répète comme si elle n'avait pas entendu :

« La Galatée est de retour ».

Puis, pour abréger sa torture, il ajoute « Vous devez avoir à vaquer à vos affaires. Je ne vous retiens pas ».

La femme remercie, se lève dignement, s'éloigne à pas comptés comme il se doit pour une dame de sa condition. Elle monte l'escalier en relevant sa longue jupe sombre. Elle emprunte le couloir de gauche, tape à la deuxième porte et entre sans attendre la réponse.

Rosemarie est devant sa psyché. Elle brosse ses longs cheveux blonds en se regardant dans son miroir comme un juge un accusé. Elle se tourne vers sa mère, le regard interrogatif.

« La Galatée est de retour » entend-elle simplement.

Le geste de la main se fige, le temps s'arrête. La Galatée est de retour... et Jean-Marie est à son bord.

Il y a deux ans, presque jour pour jour, il se présentait à la porte de la demeure de Maître Jean et demandait audience. Il était accompagné d'un témoin et avait été reçu suivant le rituel préparé.

Maître Jean était assis dans son salon, sa femme debout derrière lui. Il avait invité son visiteur à parler.

« Je viens aujourd'hui vous demander la main de votre fille Rosemarie »

« Monsieur, l'homme qui épousera ma fille deviendra mon fils, moi qui n'en ai point. Il deviendra mon successeur et sera à son tour armateur. Avez-vous mesuré la charge qui pèsera sur ses épaules ? »

« J'espère en être digne et m'efforcerai, chaque jour que Dieu me donnera, de vous prouver que je le suis » avait répondu Jean-Marie en soutenant le regard du maître de maison.

« Un bon armateur se doit d'avoir lui-même parcouru les mers au moins une fois » avait ajouté Maître Jean.

« La Galatée part dans trois mois. Si vous le désirez vous embarquerez comme second, et lorsque vous rentrerez, si vous vous êtes montré digne de notre confiance, alors oui, vous pourrez épouser ma fille. »

Les questions et les réponses avaient été préparées d'avance et chacun avait récité son rôle comme convenu.

Durant les trois mois qui avaient précédé son départ, Jean-Marie avait mené sa cour chaque jour avec ce qu'il fallait de retenue, mais aussi de chaleur et de gaieté pour à la fois plaire à la mère et à la fille, ce qui témoignait, à défaut d'autres qualités, d'un grand sens de la diplomatie.

Rosemarie qui n'avait pas grande expérience des hommes, et n'en aurait d'ailleurs jamais, était tombée follement amoureuse de ce mari promis, de belle allure et de beau discours.

La Galatée était partie le jour prévu, emportant mille rêves dans ses flancs. On avait eu de ses nouvelles par un navire croisé sur les côtes d'Afrique, puis plus rien depuis huit mois. Le retour était prévu pour juin. Rosemarie avait compté chaque jour, traversant des périodes d'espoir, d'abattement et même de colère contre son père qui avait imposé cette épreuve.

Pour l'instant Rosemarie sent une immense joie l'envahir. Une immense joie et aussi une grande appréhension de la vie de femme mariée qui l'attend. Mais il sera bien temps d'y penser. Pour l'heure Rose Marie veut se joindre à la petite foule qui déjà doit s'amasser sur les quais.

Elle crie, elle rit, elle demande qu'on l'aide à vite se préparer. Elle est coiffée, vêtue en un clin d'œil. Elle dévale l'escalier, mais se reprend à la dernière volée de marches. Près de l'entrée, elle jette un regard sur le grand miroir encadré accroché au mur. Le miroir saisit au vol l'éclat de ses vingt ans, la plus belle image qu'aucun miroir ne lui renverra jamais. Elle s'agace d'une mèche qui dépasse de sa coiffe, se regarde, se sourit et s'en va, sans même sentir la présence de son père qui l'observe pensif.

Rosemarie a vite fait de se rendre au port. La Galatée est maintenant bien visible. Elle approche du chenal qui mène aux embarcadères. La marée montante la porte vers l'entrée du port.

Le capitaine Le Guenan est à son poste de manœuvre. Il sent le navire frémir sous lui. Le capitaine est fier et triste à la fois. Pour la sixième et dernière fois, sous son commandement, il ramène à bon port le navire qui lui a été confié et qu'il a mené à l’autre bout du monde. Le capitaine va débarquer pour la dernière fois. Désormais, c'est lui qui guettera avec sa longue vue les navires qui rentreront de leurs lointains périples. Pour l'instant il veille à la perfection de sa dernière manœuvre d'accostage.

Déjà du navire au port, et du port au navire, on distingue la foule qui attend et l'équipage en pleine effervescence. Chacun dans la foule cherche à distinguer celui qu'elle a vu partir vingt mois plus tôt. Rosemarie, comme tous les autres cherche la grande silhouette de Jean-Marie.

Le navire est prêt à l'accostage. Dans la foule, les cris des uns et des autres surgissent au fur et à mesure qu'ils reconnaissent leurs fils, maris, frères ou cousins. Rosemarie cherche toujours du regard, mais ne trouve rien.

Le navire est à quai, la passerelle a été jetée. Rosemarie s'avance. Le capitaine Le Guénan la voit. Elle voit qu'il l'a vue, elle voit son regard qui se détourne. Elle sait avant qu'on le lui dise. Elle connaît depuis toujours le capitaine, familier de la maison. Fille de l'armateur, elle se permet le privilège d'emprunter la passerelle. Elle rejoint le capitaine, ne pose pas de question mais lève son regard vers lui. Il se penche vers elle, pose sa main sur son épaule. Elle n'entend que quelques mots :

« Nuit sans lune... quatre jours de mer de Montevideo... océan démonté... Il n'a pas vu venir la lame »

Au milieu du vacarme joyeux, dans la cohue du débarquement, des embrassades, Rosemarie s'est retirée en elle-même. Le miroir ne verra plus jamais l'éclat de son regard, la gaieté de ses vingt ans.

Rosemarie est rentrée chez elle sans vraiment réaliser ce qu'elle faisait, le visage calme, le regard vide. Lorsqu'elle a franchi le seuil, sa mère a compris sans même avoir posé une question. Elle a pris son enfant dans ses bras et alors toutes deux ont pleuré.

De son bureau, Maître Jean a entendu les pleurs. Lui non plus n'a pas eu besoin d'explications.

Plus tard, il est allé au port et a reçu le capitaine Le Guénan qui lui a rendu compte de son périple. Il a tout expliqué, les achats, les ventes, les escales, les réparations qui l’ont retardé aux Amériques et puis enfin la dernière question.

« Que s'est-il passé ? »

Vingt mois plus tôt, juste avant le départ de la Galatée, Maître Jean avait reçu le capitaine et lui avait dit :

« Je te confie Jean-Marie. Il prétend devenir mon gendre. La mer ne pardonne pas aux tricheurs. Si c'est un homme ramène le moi. Il sera mon fils et gouvernera ma maison. S'il n'en est pas un, perds-le quelque part d'où il ne pourra jamais revenir ».

Le capitaine répond :

« Nuit sans lune... ivre mort... esclave noire tirée du fond de la cale... Quatre jours de mer de Montevideo... océan démonté... Je l'ai appelé à la manœuvre... Il n'a pas vu venir la lame... n'avait pas la moindre chance ».

Maître Jean n'a fait aucun commentaire. Quand ils se sont quittés leur poignée de main a été un peu plus longue que d'habitude.

Plus tard Rosemarie s’est mariée. Elle a donné trois fils et une fille à un homme pour qui elle n’a jamais éprouvé plus que de l’estime. Elle l’a épaulé de son mieux, occupant une place infiniment plus grande que celle de sa mère dans la conduite des affaires. Durant toutes ces années, lorsqu’elle sortait de la maison, le miroir inchangé lui renvoyait l’image d’une femme stricte et sévère au regard bleu intimidant. Elle n’a pas vécu pour être heureuse, mais pour porter haut l’orgueil de sa maison.

Au fond d’elle a subsisté une part de rêve que personne ne connaissait. Au fil des ans, Jean-Marie est devenu plus beau, plus intelligent, plus spirituel qu’il ne l’avait jamais été de son vivant.

Au soir de sa vie, Rosemarie a porté en terre le mari que son père lui avait donné. Elle s'est surprise à éprouver un vague chagrin. Un moment, elle s'est demandé si celui qui l'avait accompagnée plus de trente cinq ans ne valait pas, finalement, le fantôme connu l'espace d'un printemps. Elle a failli comprendre l'erreur de sa vie, puis s’est reprise, a chassé l’insupportable idée, et a recomposé son personnage d'acier.

Lorsqu’elle s’est éteinte, avec elle a disparu le dernier souvenir que Jean-Marie avait laissé sur terre. Son âme libérée a rejoint l’enfer qui l’attendait.

Concours annuel 2006
1er prix de prose

 

L’enfant et l’oiseau

                                                                                                                                                                            René Paloc

 

Dans ce coin du monde où les gens s'habillent tout juste d'un pagne parce qu'il n'y fait jamais froid, qui existe bien mais qui se situe loin, si loin du pays que nous habitons que bien peu de gens le connaissent, vivait un enfant qui, comme tous les enfants qui grandissent, aspirait à devenir un homme. Hélas, celui-là ne faisait jamais rien de bien ! Pourtant, il n'était ni plus petit, ni moins vigoureux que les autres, mais il ne savait jamais comment s'y prendre pour se rendre utile. On ne lui avait jamais enseigné l'art de pêcher, celui de chasser et même pas à reconnaître les plantes qui nourrissent ou celles qui guérissent, alors qu'autour de lui, tous les enfants savaient se débrouiller. Ce garçon avait beau regarder de tous ses yeux ou tendre l'oreille pour essayer d'apprendre, il n'arrivait pas à se rappeler de ce qu'il voyait ou à comprendre ce qu'il entendait. Alors, il pleurait, pleurait, mais cela ne l'avançait pas à grand-chose car il ne savait toujours rien faire.

Dans son village perdu, loin, bien loin tout au fond de la brousse aux mille couleurs, richement parfumée et peuplée d'animaux d'une grande beauté sauvage, tout le monde se moquait de cet enfant qui ne savait rien faire. Ceux qui ne riaient pas de lui ne lui parlaient jamais, parce qu'ils considéraient que celui qui ne sait rien faire ne mérite pas d'exister. Même ses parents se cachaient tellement ils avaient honte !

Dans sa petite case couverte d'un toit de chaume, toute petite, si petite et toute ronde mais qui n'avait pas de murs, parce qu'il faisait trop chaud et que c'était donc inutile, seuls, les tout jeunes enfants et les enfants des animaux lui rendaient visite de temps en temps et l'écoutaient parler avec ses mots à lui. Des mots qui semblaient ne vouloir rien dire mais qui chantaient une bien jolie musique, que le vent entraînait loin, si loin qu'elle se perdait personne ne cherchait à savoir où, puisque cela n'avait pas d'importance.

Parfois, quelques uns de ces anciens qui ont vécu si longtemps que leur savoir en a fait des sages, dont le conseil est précieux, s'arrêtaient lorsqu'ils passaient devant la case de l'enfant qui les implorait :

- Hommes sages, vous qui trouvez des réponses à toutes les questions que les gens se posent, expliquez-moi, s'il vous plait, pourquoi je suis là ? Pourquoi je ne sais rien faire ? Pourquoi ici tout le monde sert à quelque chose excepté moi ?

Alors, les anciens lui répondaient :

- Ce que tu sais, personne ne l'a encore appris. Pourtant, toi tu le sais sans t'en rendre compte parce que le moment n'est pas encore venu. Tu dois patienter. Attendre encore.

- Que dois-je attendre ?

- Attends l'oiseau, et alors, tu sauras.

La patience n'est pas le fort des enfants et celui-ci n'échappait pas à la règle. Chaque matin, dès que se levait le soleil venu réchauffer la terre, l'enfant qui désirait par-dessus tout devenir un homme partait dans la forêt à la recherche de l'oiseau. Il s'enfonçait de plus en plus, pénétrant jusqu'au plus profond, au plus épais, là où les arbres sont si grands et si touffus que leur tête finit par cacher le ciel. Souvent, il s'arrêtait pour regarder, pour écouter, pour appeler aussi. De toutes ses forces, de toute la force de son impatience il appelait l'oiseau mais, hélas, jamais l'oiseau ne venait et pire, il ne lui répondait même pas. Bien sûr, de temps en temps il arrivait qu'un oiseau vienne se poser juste au-dessus de la tête de l'enfant qui voulait si fort devenir un homme et dont le cœur, alors, se mettait à battre très fort tant l'espoir l'habitait.

Parfois même, l'oiseau lui faisait un bout d'accompagnement en voletant de branche en branche, mais aucun n'était le bon. Aucun ne lui parlait et tous s'envolaient sans jamais rien lui révéler. Et le pauvre enfant pleurait, pleurait, pleurait !

Un jour, l'un des Bons Génies de la forêt prit pitié de cet enfant qui pleurait tant. Il s'approcha et lui dit en confidence :

- Demain, aussitôt que le soleil grimpera sur la ligne d'horizon, prends un seau, remplis-le d'eau claire et viens à ma rencontre.

- Mais où seras-tu ?

- Où que je sois, tu finiras bien par me trouver.

L'enfant qui voulait tant devenir un homme se dit que l'heure était peut-être arrivée. Hélas, comme il ne savait rien faire avec ses mains, il se demandait comment il allait bien pouvoir fabriquer un seau. Il entra dans sa petite case au toit de chaume, si petite, si ronde, qui n'avait pas de murs et s'endormit en réfléchissant à ce problème. Le lendemain, il n'avait trouvé aucune solution. Il décida alors d'aller rendre visite à un vieil homme qui passait pour être à la fois Mage et Devin, afin de lui demander son aide.

- S'il te plait, Monsieur le Devin, toi qui es si savant, fais pour moi un seau que je suis bien incapable de fabriquer moi-même. Ainsi, le Bon Génie de la Forêt verra que je 1'honore et il sera content.

- Pas question, lui répondit le Devin, le Génie de la Forêt t'a demandé un seau mais pas n'importe lequel. Un seau que tu dois fabriquer toi-même, parce que c'est toi qu'il a appelé.

- Comment fabriquer un seau alors que je ne sais rien faire ?

- Essaie tout de même, on ne sait jamais !

L'enfant qui espérait tant devenir vite un homme et qui n'avait, jusque-là, jamais rien construit avec ses mains, était à nouveau désespéré. Il s'assit sous l'un de ces vieux arbres qui ont poussé tout au début du monde, appuya sa tête contre le tronc et essaya de réfléchir. Mais il avait beau se creuser la cervelle, il ne trouvait aucune solution. C'est alors qu'une grosse noix de coco se décrocha de là-haut, tout en haut de l'arbre et vint frapper si fort contre le sol qu'elle se partagea en deux. L'enfant comprit qu'il s'agissait d'un signe. En s'aidant d'un morceau de bois pointu, il fit deux trous dans l'une des moitiés, passa une liane qu'il prit grand soin de nouer de chaque côté et, tout fier de son invention, il remplit de belle eau claire le seau qu'il avait enfin réussi à fabriquer. Ensuite, il partit à la recherche du Génie de la Forêt.

Il marcha longtemps, si longtemps sans trouver personne, que la nuit finit par tomber. Alors, harassé de fatigue, l'enfant qui voulait à tout prix devenir un homme, terrassé par la soif, but toute l'eau que contenait le seau. Puis il s'assit contre un tronc et se mit à pleurer. À tant pleurer que lorsqu'il finit par s'endormir, le seau était à nouveau rempli. À son réveil, un drôle d'oiseau comme il n'en avait jamais vu, haut sur pattes, portant un grand bec planté au bout d'un long cou et tout habillé de noir et de blanc, un oiseau qu'il trouva bien bizarre tout de même, se trouvait à ses côtés. « Est-ce toi que j'attendais ? » demanda-t-il.

L'oiseau ne répondit pas tout de suite. Il but un peu des larmes qui avaient empli le seau et vint se poser sur la tête de l'enfant à qui il parla à voix basse :

- Ne dis rien ! Marche et conduis-moi.

- Où dois-je te conduire ?

- Là où tes pas décideront d'aller.

L'enfant qui sentait le moment proche où il pourrait enfin devenir un homme se mit à marcher en silence, d'un pas léger, portant l'oiseau sur sa tête, écoutant tous les bruits et les chansons des autres oiseaux qui, dans leur langage, s'étonnaient de voir se promener ce drôle d'équipage. La nuit allait tomber lorsqu'ils atteignirent la petite case ronde couverte de chaume, si petite, si ronde et qui n'avait pas de murs. L'oiseau sauta à terre, but encore un peu des larmes et dit, avant de s'envoler :

- Demain, lorsque tu t'éveilleras, bois la moitié des larmes qui restent dans ton seau et alors, tu verras.

- Qu'est-ce que je verrai ?

- Attends demain.

Le lendemain, l'enfant qui se disait qu'enfin il allait devenir un homme, fit comme avait demandé l'oiseau mais il ne trouva aucun changement. Il sortit de sa case tout triste en pensant : « Est-ce que l'oiseau m'aurait menti ? » Mais voilà que lorsqu'il se mit à parler aux enfants des hommes et à ceux des animaux qu'il rencontra en chemin, tous les mots que jusque-là il ne savait pas dire parce qu'ils s'embrouillaient dans sa bouche s'étaient mis en ordre. C'étaient des mots si jolis, si chantants, si neufs, qu'ils allaient tout droit au cœur de ceux qui les écoutaient.

Un jour passa, puis d'autres encore. L'enfant qui se sentait devenu un homme remplissait son seau chaque matin et partait en forêt à la recherche de cet oiseau qui avait changé sa vie.

Lorsque, enfin, il le rencontra, il lui demanda de bien vouloir lui expliquer ce qui s'était passé.

- Quel est ton nom ?

- Je suis l'oiseau que l'on appelle « marabout » et je suis né en même temps que toi.

Depuis, je t'ai attendu. Longtemps ! Longtemps ! À présent, l'heure est venue que tu saches. Suis les chemins que tes pas choisiront de mesurer et partout où tu passeras, regarde et écoute. Alors, tu comprendras.

L'oiseau trempa une nouvelle fois le bec dans le seau avant de poursuivre :

- Lorsque la lune en aura terminé de courir après les étoiles, elle viendra se rafraîchir en avalant quelques gouttes de ton seau. Bois ce qui restera et attends.

Au matin, les enfants se précipitèrent jusqu'à la petite case ronde couverte de chaume, si petite, si ronde et qui n'avait pas de murs et écoutèrent celui qui devenait un homme leur parler avec de si jolis mots que chacun sentait battre en lui un cœur tout propre, tout neuf.

Tous étaient si heureux que le premier des sages qui passa par là, s'arrêta pour écouter. Au bout d'un moment, il en arriva un autre et puis d'autres encore et enfin, tous les habitants du village se pressèrent pour venir entendre celui qui savait si bien raconter l'âme du vent, des arbres, de la terre, de l'eau, du ciel et aussi des animaux. À la fin, les sages dirent à l'enfant devenu homme :

- À partir d'aujourd'hui, tu prendras place parmi nous. Tu t'appelleras « Celui qui Conte » et tu nous répèteras tout ce que tu as appris, qui fait la beauté du monde et que nous ne devons pas oublier.

Chaque jour, l'enfant qui était à présent un homme partait dans la forêt retrouver l'oiseau marabout, qui continuait à lui apprendre les belles histoires que raconte le vent, entendues ou volées au gré de son humeur et de ses voyages. Lorsqu'il eut tout transmis de ce qu'il savait, l'oiseau lui dit :

- N'oublie jamais ce que je t'ai enseigné. Lorsque naîtra un nouvel enfant qui ne saura rien faire de ses dix doigts, ce sera à toi de lui apprendre à laisser s'envoler son âme, tout comme je l'ai fait avec toi. À présent, d'autres ont besoin de moi. Ils m'appellent.

- Ne les entends-tu pas ?

- Ne t'en vas pas, gentil marabout, ne t'en vas pas, supplia « Celui qui Conte ».

- Mais je ne t'abandonne pas, répondit l'oiseau, dorénavant, et pour toujours, je suis en toi comme tu seras en chaque enfant qui voudra devenir un homme et à qui tu transmettras le message.

L'oiseau marabout s'envola mais en laissant sa trace dans le cœur de l'enfant enfin devenu un homme, de telle manière qu'il ne puisse jamais oublier. C'est depuis ce temps que ceux qui savent entendre la voix du vent et qui ont un oiseau dans le cœur, sont les amis des petits enfants des hommes et des animaux, à qui ils savent dire des mots qui viennent de loin, de si loin qu'ils ressemblent à des murmures.

Concours annuel 2006
2e prix de prose

 

 

 

 

 

Les noix

                                                                                                                                                                Georges Caron

 

Ménard, le fermier des « Longchamps », s'immobilisa dans sa cour pour écouter les craquements de branches cassées et les coups sourds de chutes de pierres provenant du fond des prés en contrebas, vers le chemin creux qui rejoint la route de Tourny.

« Ce sont encore les gamins qui sont aux noix », pensa le fermier. Pour s'en assurer, il grimpa quatre à quatre l'échelle menant à son grenier. On distinguait très mal à travers les haies encore feuillues à la mi-septembre, mais il parvint quand même à repérer une silhouette gesticulant sous la rangée de vieux noyers bordant sa propriété, trois cents mètres plus bas.

« Parfait, pensa notre homme avec un sourire, on va leur fiche une sacrée frousse. »

Redescendant rapidement, il entra dans la salle, décrocha le combiné du téléphone et composa le numéro de la gendarmerie d'Ecos.

- Allô ! mon lieutenant, c'est Ménard, bonjour... Oh ! rien de grave, mais les mômes sont encore aux noix, si vous avez deux hommes disponibles, envoyez-les, s'il vous plaît, par le chemin de la Cavée... Non, j'ignore qui c'est, peu importe, mais surtout, entre nous, pas d'esclandre dans le village ; comme nous en avions convenu l'autre jour, c'est uniquement dans le but de leur faire peur, je ne voudrais surtout pas déclencher un scandale pour si peu... comment dites-vous ?... dans un quart d'heure... parfait, j'espère qu'il y seront encore, de toute façon je vais les surveiller de loin et, au besoin, les retenir en attendant... d'accord, vous avez raison, ils sont jeunes, il faut leur donner une petite leçon... comme vous dites si justement : qui vole un œuf peut être tenté un jour de voler un bœuf... merci encore et excusez-moi pour le dérangement ; à bientôt, mon lieutenant.

Ménard raccrocha, sortit, et se faufilant entre les deux rangées de haies, descendit le pré herbu. Oh! Ce n'était pas bien méchant ce qu'il voulait faire, mais il faut reconnaître qu'il en avait assez de courir tous les jours après les gosses qui le narguaient, revenant comme une volée de moineaux dès qu'il avait tourné le dos. Passe encore de ramasser les noix au sol, mais, n'en trouvant pas assez à leur gré, ils jetaient des cailloux dans les arbres, cassaient les perches des haies pour s'en faire des gaules, sans compter le préjudice à l'herbe piétinée et les clôtures endommagées... Et c'était ainsi tant que durait la saison des noix ; il fallait en finir... non, il ne désirait pas faire de tapage, il s'agissait d'enfantillage... lui aussi avait été jeune, il n'y avait pas si longtemps, mais quand même, une bonne leçon ne leur ferait pas de mal... et, en se dirigeant vers le lieu du délit, il avait un sourire amusé sur les lèvres en se représentant la tête que feraient les gosses quand ils verraient surgir les uniformes.

Au fur et à mesure qu'il approchait, les coups devenaient de plus en plus distincts, et Ménard apercevait la pointe de la gaule, qui frappait dans l'arbre à coups redoublés. « C'est curieux, pensa-t-il, on n'entend ni crier, ni même parler, on dirait qu'il n'y en a qu'un, ordinairement ils sont toute une bande. » Tel un chasseur à l'affût, il se glissa le long de la haie, se baissant d'abord, puis rampant presque, ce qui lui permit d'approcher jusqu'à quelques mètres sans être vu. Alors, il s'arrêta, se redressa doucement et écarta les branches délicatement devant lui.

Ce qu'il vit alors le laissa bouche bée : non, ce n'était pas possible ! Il se frotta les yeux ; non, il ne rêvait pas. Ce n'était pas un gamin qui chipait des noix, mais un vieillard, et quel vieillard : M. Duversois en personne, soixante-dix ans passés, professeur à la retraite, un notable de la commune, la boutonnière fleurie du ruban violet des Palmes Académiques ; son collègue au conseil municipal ! M. Duversois vivait paisiblement sa retraite dans la riche propriété qu'il avait héritée de ses ancêtres, à l'entrée du village.

Trop occupé, il n'avait ni entendu ni vu le fermier.

Et je te tape avec un bâton, et je te secoue les branches, et je t'emplis les poches...

La première pensée de Ménard fut de se retirer silencieusement, à reculons et de repartir comme s'il n'avait rien vu, mais à la réflexion, ce n'était pas possible : il y avait ces sacrés gendarmes qui allaient arriver d'un instant à l'autre ! Pour Ménard qui voulait éviter de créer un scandale, on ne pouvait mieux réussir ! Non, il fallait absolument se faire voir avant.

Le fermier toussa bruyamment, fit rouler les pierres du sentier sous ses bottes, et ne se montra que lentement pour laisser le temps à Duversois de reprendre une attitude digne.

Effectivement, quand il eut enjambé la clôture, le vieillard avait lâché sa gaule dans l'herbe. Les deux hommes se regardèrent, aussi embarrassés l'un que l'autre :

- Quelle belle soirée, Monsieur Duversois ; l'arrière-saison est vraiment exceptionnelle cette année.

- Oui, c'est bien vrai, Monsieur Ménard, se contenta de bredouiller le retraité, rougissant comme un gamin.

Et puis, il y eut un silence, un terrible silence qui ne dura peut-être pas bien longtemps, mais qui dut paraître long aux deux interlocuteurs visiblement également gênés. Ce fut Ménard qui le rompit en sortant, à court d'imagination, la phrase qu'il ne fallait pas dire :

- Il y a de la noix cette année. Si cela vous fait plaisir, Monsieur Duversois, remontez donc par la ferme, la patronne vous en donnera un petit sac.

Le rouge du vieillard atteignit les oreilles :

- Pourquoi me proposez-vous cela ? Vous avez vu que j'étais en train de vous en voler ?

- Oh ! Monsieur Duversois, vous plaisantez ! protesta le fermier avec un rire forcé, je vous proposais cela machinalement parce que nous nous trouvons justement sous les noyers.

- Mais si, il ne faut pas avoir peur des mots. Je ne sais pas mentir; mon métier a été, pendant quarante ans, d'apprendre aux enfants à ne pas le faire ; j'étais bel et bien en train de vous voler, alors que j'ai un noyer chez moi, vous le savez bien, et que, de plus, je n'en mange pas ; mon foie ne les supporte plus...

Le vieux suffoquait ; Ménard crut qu'il allait se mettre à pleurer. Il se ressaisit pourtant et poursuivit :

- ... je ne sais pas quelle idée m'a pris ; je descendais la sente, rentrant de ma petite promenade quotidienne, quand j'ai reconnu vos arbres. Ils n'ont guère changé depuis soixante ans, un peu grossi seulement ; je les ai revus avec mes yeux de gosse, et je crois bien que j'ai eu à nouveau dix ans. Je me suis souvenu du temps où je venais chiper des noix, non pas à vous, mais à votre père, ou peut-être même à votre grand-père, je ne sais plus... car je chapardais vraiment avec tous les galopins de l'époque, nous étions toute une bande, les gamines, plus timides, restaient dans le sentier à faire le guet pendant que nous escaladions les clôtures... on partageait après... Alors, quand j'ai reconnu les noyers... je ne sais comment vous expliquer, cela a été plus fort que moi, je me suis mis au défi de refaire ce que je faisais soixante ans plus tôt, quand j'étais gamin. « Duversois, me suis-je dit, tu n'en serais plus capable », et pour me démontrer le contraire, sans plus réfléchir, je suis passé sous la clôture, oh ! difficilement, car je ne suis plus souple, et je me suis mis à taper sur les branches avec le bâton que vous voyez là... j'ai même jeté des cailloux dans l'arbre... voyez, ajouta-t-il, en essayant de sourire malgré son trouble, et avec un orgueil enfantin : « j'en ai une pleine poche, comme autrefois... seulement, je suis moins alerte et moins attentif, je me suis laissé surprendre... maintenant, qu'allez-vous penser de moi, Monsieur Ménard ? »

Le fermier, tout en écoutant cette étrange confession, prêtait une oreille attentive en direction du chemin. Il eut juste le temps de lui souffler :

- Taisez-vous, il vient quelqu'un... et maintenant, plus un mot de cela.

Deux képis passèrent au-dessus de la haie, et les représentants de l'ordre surgirent dans le pré :

- Alors, Monsieur Ménard, vous les tenez, cette fois ?

- Non, trop tard ! les oiseaux étaient envolés avant mon arrivée ; voyez, ils ont abandonné leur gaule sur le terrain et le pré est jonché de cailloux. Je crois bien que c'est Monsieur Duversois qui les a fait fuir en passant dans la sente.

- Ah bon ! Vous étiez là aussi, Monsieur Duversois ? Alors vous, vous les avez vus, peut-être avez-vous pu les reconnaître ?

Le digne homme qui ne savait pourtant pas mentir, rougit à nouveau et bredouilla :

- Oui, je les ai aperçus s'éloigner en courant, mais vous savez, à mon âge, ma vue n'est plus bien bonne ; non, je ne pourrais pas vous les nommer ni vous dire combien ils étaient.

- Tant pis, c'est dommage, on aurait aimé leur tirer les oreilles ; ce sera pour une autre fois.

Et le gendarme, amorçant un salut, effleura de la main la visière de son képi.

 

- Au revoir messieurs, répondit Ménard, et, encore une fois, excusez-moi de vous avoir appelés inutilement.

- Oh ! Il n'y a pas de mal ; ce n'était pas inutilement puisqu'ils y étaient bien et que Monsieur Duversois les a vus... de toute façon, nous faisons des rondes... le jour où on les pincera...

- Ne vous montrez quand même pas trop méchants, il faut que jeunesse se passe.

- C'est vrai, répéta le second gendarme qui n'avait encore rien dit, mais qui, depuis le début du bref entretien, n'avait pas cessé de fixer du regard la poche rebondie de Monsieur Duversois et la gaule tombée à ses pieds. C'est vrai, il faut que jeunesse se passe !

 

 

 

Concours annuel 2006
3e prix de prose
Prix jean-Pierre Cot

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mélancolie

 

Maryvonne Briand

 

 

 

 

 

 

Il est des heures à l’automne de sa vie

Où s’installe une délicieuse mélancolie

 

Des images du passé reviennent en catimini

Prennent tout l’espace

On y voit des arbres qui s’étirent dans les airs

Un soleil brûlant sur des chemins de terre

On y sent la douceur d’une brise légère

Un parfum oublié

On a des envies de feu dans la cheminée

De voiles, de chat sur l’oreiller

 

Il est des heures à l’automne de sa vie

Où s’installe une délicieuse mélancolie

 

On ne veut pas la fuir

Mais s’y attarder un instant

On n’est pas pressé, on a le temps

De belles images prennent tout l’espace

Comme dans les livres d’enfants chacune à sa place

On y voit un jardin plein de couleurs

De majestueuses agapanthes qui toisent les pois de senteur

On y voit une jeune femme à sa fenêtre ouverte

Les fleurs du chèvrefeuille courent au-dessus de sa tête

Et l’on croit se reconnaître

La scène est paisible

Rien ne semble impossible

Alors on se dit que demain

On ira aussi dans le jardin

À l’ombre des cœurs-de-marie

Et du jasmin épanoui

Car le bel été encore nous sourit

 

 

Il est des heures à l’automne de sa vie

Où s’installe une délicieuse mélancolie