MOSCOU A PRESENT

Numéro spécial 2002

Extraits

Avant-propos
Josette Rasle
Extrait :

C'est un drôle de pays, dit un de mes compagnons de voyage avec qui j'assiste à une action poétique dans un des faubourgs de Moscou.
La poétesse tout en lisant ses poèmes attrape un cubitainer made in France et boit au goulot un vin dont on pourrait croire qu'il vient de l'Aude. Des flots de vin rouge coulent sur sa robe blanche, nous sommes loin de la blanche hermine de Cervantès qui préféra la mort à une tache sur sa robe. Avec ce qui reste de vin, elle lave les pieds d'un de ses pairs en poésie, le remet en bouteille, et l'offre en partage au public. Des verres se tendent. Est-ce en souvenir de l'époque lointaine où Maïakovski et ses amis arrosaient leurs auditeurs avec du thé ? ...

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La littérature contemporaine de Moscou : une histoire du présent
Andréï Lebedev
Extrait :

...La vie culturelle de Moscou ne tient pas toute dans l'opposition "Moscou/province". En traçant les frontières géographiques du sujet, on ne peut éviter une autre opposition
"Moscou/Saint-Pétersbourg". Ayant été la capitale russe pendant deux siècles, Pétersbourg reste la deuxième ville du pays. L'an prochain, la ville fêtera le 300e anniversaire de sa fondation ; les festivités promettent d'être un événement d'importance mondiale. Les origines pétersbourgeoises de Vladimir Poutine travaillent aussi en faveur de la ville : la presse russe débat sérieusement de la possibilité du transfert d'une partie du Gouvernement dans l'ancienne capitale.
Enfin, la disparition du rideau de fer et les nouvelles formes de communication permises par l'Internet ont donné naissance à un nouveau type d'hommes de lettres dont le statut échappe à la classification habituelle. Vivant à l'étranger, il peut participer activement à la vie littéraire de la Russie (voire à celle de Moscou) en se rendant et en se faisant publier dans sa patrie....

...Pour un auteur russe de la province ou souvent même de la diaspora, devenir connu, mériter l'attention de la critique, trouver un éditeur étranger, ne sera possible en règle générale qu'après la publication de son livre dans la capitale, c'est-à-dire après s'être moscovisé.
Les libertés économiques et politiques ont débarrassé la littérature russe de la tutelle pesante de l'Etat, mais elle l'ont privée en même temps de l'auréole sacrée qu'elle avait à l'époque où les auteurs officiels étaient pourvus de biens en abondance par le gouvernement, tandis que des relations tendues avec le régime étaient compensées par la reconnaissance non officielle du lecteur soviétique et par le vif intérêt de l'Occident.
Néanmoins, ni l'appétit vorace de Moscou pour tout ce qui peut être intéressant dans la province russe infinie, ni le diktat actuel du marché qui impose sa hiérarchie de valeurs, n'arrivent à priver la capitale russe de son originalité de ville au riche passé et au présent impétueux, avec son propre visage, ses secrets, avec sa littérature enfin, ce que nous tenterons de démontrer....

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Ludmila OULITSKAÏA

Née en 1943, elle est une des révélations les plus importantes de la littérature post-soviétique. Elle a reçu le Prix Médicis étranger pour Sonietchka. La plupart de ses romans et nouvelles sont traduits en français chez Gallimard (dernière traduction : Un si bel amour et autres nouvelles, 2002).

Entretien de Ludmila Oulitskaïa avec le jeune écrivain Anastassia Gosteva pour la revue "Questions de littérature" (Voprosy literatury n°1, 2000).
Extrait :
Pour commencer, pourriez-vous nous parler de vos origines, de votre famille, de votre enfance ?
J'ai eu de la chance. Je compte parmi mes ancêtres plusieurs personnes remarquables. Et deux d'entre elles, mon arrière-grand-père Efim Isaakovitch Guinzbourg et ma grand-mère Eléna Markovna, sa bru, étaient à mon avis des "justes". La lumière de leur personnalité éclaire ma vie jusqu'à aujourd'hui. Je dirais même de plus en plus. Sans doute parce qu'avec les années, je me rapproche moi-même de cette frontière qu'ils ont déjà franchie...

...J'ai eu une enfance magnifique. Pas comme celle de Nabokov. Mais elle contenait tout ce qui convient à une petite fille : les livres, des peurs, la solitude, la honte, des amis, un amour malheurux, des maladies, l'angoisse. Aujourd'hui encore, je fais très attention à l'enfance, il y a là beaucoup de choses mystérieuses...
Comment commence un texte ? Comment naît un sujet ?
Ce sont deux questions différentes. Comment cela commence, c'est  une question technique. A une certaine époque, j'avais un classeur avec écrit dessus "Débuts". C'est effectivement un moment crucial - la première phrase, le premier mouvement. Une première phrase doit être plastiquement parfaite, le démarrage doit être instantané. Il y a un de mes livres qui commence mal, cela n'a rien donné de bon.
Pour ce qui est des sujets, ce n'est pas du tout un problème technique, mais ontologique. Il y a des sujets qui vous accompagnent toute votre vie, ils ne vous quittent pas. Soit parce que l'on tourne autour pendant toute son existence, soit parce qu'ils se développent d'eux-mêmes sous nos yeux, en se montrant sous des angles divers, je ne sais pas... Mes sujets n'apparaissent pas et ne disparaissent pas. Je vis avec eux.
Dans une de ses interviews, Nabokov a dit que ce qui détermine le niveau du talent,
c'est la faculté que possède un écrivain de créer un monde totalement imaginaire qui n'existait pas jusque-là. D'un autre côté, il y a un point de vue radicalement opposé selon lequel la vie est le romancier idéal. Marquez a avoué qu'il prenait des bribes de plusieurs vies et qu'au bout du compte, cela donnait une sorte de collage. Comment les choses se passent-elles pour vous ?
De façon générale, j'ai horreur des tests dans lesquels il faut choisir la bonne réponse. Quand on me demande si je préfère le poisson ou la viande, je choisis sans hésiter le vélo ! Je crois davantage à ce que dit Marquez, bien que cela n'ait rien à voir avec un collage. S'il y a bien quelqu'un qui a créé une réalité fantastique, avec son propre système de références et sa logique interne,c'est justement Marquez. Quant à Nabokov, il a menti. Lui qui était un génie absolu, il avait terriblement peur de dire des banalités, et j'ai l'impression qu'il se laissait parfois prendre à ses propres pièges...

...J'ai l'impression que De joyeuses funérailles constitue un tournant dans votre façon d'écrire. Pour commencer, ce roman a un rythme et une énergie extraordinaires, choses qui manquent énormément aujourd'hui à notre littérature. Ensuite, il est incroyablement visuel et musical, ce qui, pour quelqu'un de ma génération, est une qualité évidente, rare et indubitable. Et enfin, pour la première fois, peut-être, de toute l'histoire (pas si longue que ça) de la littérature russe, on y parle de la maladie, de l'agonie et de la mort d'un homme sans hystérie, sans pathos artificiel, et en même temps, vous parvenez à rester en équilbre à la limite du sacré et du profane, sans descendre au niveau de ce dernier. C'était un but que vous vous étiez fixé dès le début, ou bien cela s'est fait tout seul ? Vous ne trouvez pas que la mort est l'un des thèmes tabous de la culture occidentale ?
C'était bien ce que j'avais en tête...
Depuis que je vais en Amérique, je ne cesse de m'étonner de voir que chez eux la mort n'existe pas.
On la cache comme quelque chose d'indécent. J'ai l'impression que de façon générale, ils considèrent la mort comme une sorte de désagrément auquel on peut échapper si on se conduit bien - si on se nourrit correctement, si on ne fume pas et même, peut-être, si on accomplit de bonnes actions.
C'est-à-dire que la mort est un immense  échec, fatal, pourrait-on dire, or ils ont honte de leurs échecs ?

Oui. Tandis que chez nous, la mort envahit beaucoup plus la vie. Du moins la mienne. Ma grand-mère, mon grand-père et mes parents sont morts sous mes yeux et dans mes bras. J'ai enterré beaucoup d'amis. J'ai veillé des mourants. J'ai vécu l'instant où un être cher encore chaud se  transforme en un objet froid, en un simulacre d'être humain, en une chose inutile qu'il faut faire disparaître en vitesse. Les gens meurent de façons diverses. J'ai vu plusieurs fois la beauté et la dignité avec lesquelles des gens sont partis. Ma grand-mère. Une amie plus âgée. D'autres s'éteignent dans la souffrance et sans courage. La mort est l'un des moments les plus importants d'une vie. Et je travaille dessus. Autant que je le peux...

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