Extraits
   Luis Cernuda :  Invocations - Hymne à la tristesse
    Seamus Heaney : Poème
   Antiono Ramos Rosa : Un astre

 

 

 

L. Cernuda

INVOCATIONS
(1934-1935)

HYMNE A LA TRISTESSE

Je me sens plus fort contre ta poitrine
De pierre auguste et froide,
Sous tes yeux crépusculaires,
Oh immortelle mère.

Désenchantée ma vie s'écoule en toi,
Ecoutant dans la calme retraite nocturne
Glisser légèrement les pas
Des jours de la jeunesse, qui s'éloignent
Paisibles et graves, sous le regard,
Semblables en éclat, en compassion, en reproche;
Et derrière eux, comme une brume irisée,
Vont les rêves créés par ma pensée,
Rejetons du désir et de l'espoir.

La solitude je l'ai peuplée d'êtres à ton image
Tel un dieu désoeuvré;
Beaux, je les ai aimés,
Je leur fus présence amie quand ils m'ont aimés,
Et maintenant comme ce même dieu je suis seul,
Blanc et sans défense comme une fleur coupée.

Je me perds peu à peu dans ce corps vague,
Nourri par les herbes légères
Et les fruits lumineux de la terre,
Le pain et le vin ailés,
Solitaire sur ma couche nocturne.

Fils de ton lait sacré,
Le svelte éphèbe
Foule d'un pied inconscient
La colline escarpée,
Evitant, le regard posé sur toi,
Le fragile laurier et l'épine insidieuse.

Tu rends douce à l'amant les heures prostrées
De solitude, quand dans une chambre vide,
La fenêtre, sur une paisible nature,
Dans une lumière lointaine
Trace devant ses yeux troublés
Avec le renouveau d'un vert enchantement
L'estampe inconsciente de son bonheur perdu.

C'est toi qui nous rends vierges les heures du
Passé ; forts sous le sortilège
De ton regard immense,
Comme un guerrier intact
Dans sa force et nu sous le bouclier de bronze,
Sereins nous allons sous les blancs arcs du futur.

Parfois, eux les dieux, ils oublient
Le fil grossier de nos jours difficiles,
Mais toi, céleste et invisible donatrice,
Jamais tu ne quittes des yeux tes fils
Les hommes, harcelés par le mal.

Il vivent et meurent solitaires les poètes,
Convertissant en larmes claires
L'eau poussiéreuse et saumâtre,
Et en resplendissante et haute gloire
Le regard faux du puissant plein d'orgueil,
Tandis que leurs noms résonnent
Avec le vent parmi les rocs,
Dans le grondement sauvage de noirs torrents,
Là-bas dans les espaces où l'homme
N'a jamais mis le pied.

Qui sinon toi veille sur leur vie, leur donne la force
De lever leur regard parmi tant de misère,
Perdus dans la beauté, aveuglément ?
Qui sinon toi, maîtresse et éternelle mère ?

Ecoute avancer les générations
Sur cette terre lointaine et mystérieuse ;
Ils vont les hommes, harcelés,
Sous l'ombre transie des ancêtres,
Et le corps épuisé s'incline
Sur la même trace tiède
D'une autre chair emportée dans l'oubli.

Certains combattent pour fixer notre désir,
Comme s'il était un être, plus fort que nous,
Qui gardait en mémoire notre oubli ;
Car il sera doux de se perdre
Dans une étreinte immense,
Devenu brume et lumière, eau dans la tourmente,
Il sera bon de disparaître,
Les voix et leur délire éteintes sur les lèvres.

Mais toujours en moi quelque chose réclame
Ta compagnie jusqu'aux parcs de la mort
Pour apaiser la peur de l'ombre.
Où fleuris-tu, comme vague corolle
Gonflée du pieux arôme qui t'habite
Dans tes noces terrestres avec les hommes ?
Tu n'es ni fiel ni peine, mais amour d'impossible justice,
Toi la compassion humaine des dieux.

(trad. Jacques Ancet)

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S. Heaney

POEME

Pour Marie

Mon amour, je vais parfaire pour toi l'enfant
Qui bricole assidûment dans ma tête
Et creuse avec une lourde bêche pour empiler les mottes
Ou patauge dans la gadoue d'un profond fossé.

Tous les ans, je semais mon jardin long d'un mètre.
Je prenais une couche de terre pour construire le mur
Qui tiendrait à l'écart la truie et la poule qui picore.
Tous les ans, à leur entrée, les mottes tombaient.

Ou dans la vase aspirante je m'ébattais
Et dressais un barrage dans le fossé,
Mais toujours mes bastions d'argile et de mélasse
Crevaient à l'arrivée des pluies d'automne.

Mon amour, tu vas parfaire pour moi cet enfant
Dont les étroites et imparfaites limites ne cessent de se rompre :
Dans de nouvelles limites désormais, tu ordonneras le monde
A l'intérieur de nos murs, de notre anneau doré.

(Extrait de Poèmes 1966-1984 Ed. Gall., 1988. Trad. de l'anglais par Anne Bernard Kearney et Florence Lafon)

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A. Ramos Rosa

UN ASTRE

Entends la mémoire du sang qui s'éteint, la longue
incohérence de la parole. Entends la terre taciturne.
Tout est furtif, les ombres inaccueillantes. Nul jardin
de secrets. Nulle patrie entre les herbes et le sable.
Où donc naissent l'ombre et la clarté ?

Voici les coteaux de la terre aride et noire. Qui
reconnaît l'équilibre des évidences sereines ?
Ces mots ont une odeur de porte enterrée.
Comment dominer la démesure et le vertige de l'absence,
Comment rassembler l'obscur en paroles évidentes ?

Ecoute, écoute la longue incohérence de la terre
et de la parole. Tout au long de la distance
murmure la monotone perfection d'une mer.
Par oublieuse pudeur un astre devient velours
bleu profond dans la corolle du silence.

(traduit du portugais par Michel Chandeigne, Ed. Unes, 1987)

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