La littérature des Rroms, Sintés et Kalés

Extraits

CHAQUETA, OU L'HISTOIRE DE LA MULE MORTE DE RIRE
Là-bas, sur les hauteurs populaires du quartier de l'Albaicin, dans l'antique cité des Nazaritas , vit mon ami Pedro, un esclave de l'aiguille et des ciseaux, grâce auxquels il est devenu un tailleur extrêmement apprécié, jouissant d'une clientèle nombreuse de second et troisième ordre si l'on se place au point de vue de la hiérarchie des classes sociales.
L'atelier de mon ami Pedro est l'antithèse crachée de celui que possède à Madrid, dans la rue Espoz y Mina, mon autre ami Pepe Barragan, car bien plus qu'un atelier de tailleur, ce lieu ressemble à un antre de fripier, ce qui ne l'empêche pas d'être fréquenté régulièrement par des clients, des amis et des habitués.
Un jour, je lui rendis visite, et comme toujours Pedro me reçut avec son habituelle sollicitude.
Par hasard, à cet instant précis, il se trouvait seul, et nous mîmes à profit ce singulier cas de figure pour discuter de nos petites affaires personnelles. Pedro me confia que ses affaires prospéraient chaque jour un peu plus, et moi, de mon côté, je portai à sa connaissance mes travaux de préparation de mon oeuvre.
Nous nous complimentâmes mutuellement.
A cet instant, entra un homme qui avait toutes les apparences du gitan indiscutable.
Je le regardai en face et un profond sentiment de répulsion me fit lui tourner le dos.
La cause en était sa stupéfiante laideur: une laideur génératrice d'antipathie, de répulsion, d'horreur. Une laideur parfaite. Je n'avais jamais rien vu de pareil! Cet homme salua affectueusement mon ami Pedro, puis le questionna au sujet d'un vêtement que celui-ci était en train de lui confectionner. Ce qui est étrange, c'est qu'au fur et à mesure que se déroulait la conversation, mon antipathie à son égard fondait en entendant sa voix douce et mélodieuse.
Je tournai la tête pour le regarder à nouveau, et dès cet instant il me parut moins laid.
Sans aucun doute, il avait dû réaliser ce qui se passait au tréfonds de mon âme, car s'approchant de moi et posant une de ses mains basanées sur mon épaule, il me dit d'un ton jovial:
-Je te parie un duro (5 pesetas) contre une poignée de grâces que vous étiez en train de rire de moi.
Quitter la place, telle fut ma première intention, mais c'eût été un manque de considération et de respect à l'égard de la maison de mon ami Pedro, aussi me contraignis-je à n'en rien faire.
Néanmoins, je voulus montrer que ces paroles m'avaient irrité et offensé, et je haussai les épaules.
-Bien sûr que si! ajouta le Gitan ; allons donc ! je le sais bien. Mais je ne m'en offense pas.
Et après une courte pause, il reprit, montrant une intention picaresque:
-Vous riez de moi parce que vous me voyez tellement disgracié, vous vous êtes dit en vous même : "Quelle espèce d'animal est donc ce type ?"
Naturellement, Pedro et moi éclatâmes de rire, et encore plus quand le client de Pedro ajouta :
-Mais regardez, alors que vous me voyez si laid, j'ai eu la réputation d'être un bel homme.
-Vous, un bel homme? lui demanda Pedro, dessinant sur ses lèvres un sourire ironique.
-Moi, en personne, répondit le Gitan. Et si vous ne me croyez pas, allez donc demander à Pepiya la couturière, à Lola la quincaillière, à Paca qui avait de si beaux seins, et aux autres gitanes du quartier si quand j'étais jeune homme elles ne rêvaient pas toutes chaque nuit de moi... mais c'est le destin : la beauté et l'argent, Dieu vous les enlève comme Dieu vous les donne.
-Sur ce point vous avez raison, répliqua mon ami Pedro, mais comment avez-vous perdu votre beauté passée ?
-Eh bien, maître, vous allez le voir, répondit le Gitan. J'avais vingt printemps et j'allais avec mon père, qui gît à présent sous la terre de la vérité, à la foire de Villamartin, et à mi-chemin, des nuages obscurcirent le ciel, et en peu de temps il commença à pleuvoir.
-Il va y avoir de l'orage, me dit mon père, parce que ça me pique terriblement au bout du nez.
Et à peine avait-il dit cela que l'eau commença à tomber à seaux et que le tonnerre et les éclairs éclatèrent : nous y étions.
Alors que fîmes-nous? Nous nous abritâmes sous un chêne-liège en demandant la bénédiction de Sainte Barbe.
Survint un éclair qui nous aveugla, éclata à la suite un coup de tonnerre effroyable et la foudre fit exploser en mille morceaux l'arbre sous lequel nous nous étions réfugiés. Le craquement nous fit tomber à terre mon père et moi, et lorsque nous nous relevâmes tous les deux quasiment ensemble, mon père me dit en pleurant:
-Bonhomme, savez-vous ce qui est arrivé à mon fils, qui était avec moi ? -
Je crus en vérité qu'il était devenu fou, et je lui dis:
-Mais mon petit papa, vous ne voyez pas que je suis là, sain et sauf ? -
Le pauvre ne voulait pas croire que j'étais son fils, mais enfin, à cause de la voix, il finit par convenir que c'était bien moi! Tellement défiguré que c'était grâce à ma voix qu'il m'avait reconnu! J'étais tellement défiguré!
Pour de bon, à partir de ce moment-là, je pris de l'âge et je suis resté comme vous me voyez.
-Mais, la foudre vous a fait mal ? lui demanda mon ami Pedro.
-Allons donc! Je n'ai rien eu, même pas une écorchure. Ce qui m'a fait devenir si laid, m'a défiguré, ça a été la violence de l'éclair.
A peine avait-il fini de prononcer la dernière phrase de son récit, que nous entendîmes une voix qui disait de la rue:
-Vous ne cherchiez pas « Chaqueta » ? Parce qu'il est ici chez le tailleur.
Chaqueta était le Gitan de mon histoire.
-Qu'est-ce qui se passe? s'enquit celui-ci du seuil de l'établissement de Pedro.
-II se passe, répéta un homme qui avait l'allure d'un muletier, que nous sommes venus à l'instant chez toi et que tu n'y étais pas.
-Sans blague? demanda Chaqueta d'un ton moqueur.
-Merde alors! s'exclama avec simplicité le muletier, qui tenait une mule de sa main droite. Voici mon cousin Ricardo et Pepe, celui qui en a, qui peuvent te le confirmer .
-Bon, et qu'est-ce que tu fabriques ?
-Eh bien je t'amène ma mule pour que tu la voies, parce que tous les vétérinaires de Grenade l'ont déjà vue et aucun d'eux n'a réussi à venir à bout de son mal.
-Bon, et qu'est-ce que vous me voulez ?
-Eh bien, mon ami devant Dieu ! ce que je veux ? Que tu la guérisses, rien de plus.
-Bien, et qu'est-ce qu'elle a, la mule ?
-Mon vieux, la mule, elle n'a rien de terrible, elle mange bien, elle boit bien, elle dort bien, mais on y arrive, regarde comme elle est maigre, et sans énergie, regarde comme elle a l'air anxieux, regarde avec quels yeux elle nous considère... Tu ne crois pas que la mule a quelque chose ?
-Bien sûr que je le crois, qu'elle a quelque chose ! dit Chaqueta après avoir examiné attentivement l'animal. Et je vois ce qu'elle a.
-Qu'est-ce qu'elle a ? demanda le muletier avec une vive angoisse.
-Eh bien, ce qu'elle a, ta mule, répondit Chaqueta avec des airs de professeur d'université, c'est une mélancolie dont on ne peut pas venir à bout.
-D'accord, mais comment ça se guérit ?
Chaqueta sourit avec malice avant de dire :
-Ça se guérit en lui disant à l'oreille quelque chose qui l'amusera beaucoup.
Le muletier se gratta la tête à plusieurs reprises, puis finit par dire avec le plus grand naturel :
-Je ne te comprends pas.
-Je ne te dis pas le contraire, répliqua Chaqueta, mais écoute-moi, je te dis simplement qu'il arrive la même chose avec les gens, bien que ça ne soit pas une bonne comparaison, mais que quand ils sont tristes, il n'y a pas de meilleur remède que la plaisanterie.
-C'est vrai, acquiesça le muletier. Tu ne sais pas combien je donnerais pour voir ma mule de bonne humeur comme avant.
-Alors, écoute, répliqua Chaqueta, ça dépend : tu me dis si je dois la guérir ou pas.
-Mais je ne demande rien de plus au Ciel ! Pourquoi est-ce que tu ne l'as pas déjà guérie ?
-Tu me dis combien tu me donnes, et je la guéris sur le champ, c'est tout.
-Ah, mais il n'est pas question de ça entre nous !, se rebella le muletier. Tu n'es pas vétérinaire, tu es juste mon ami, je t'ai déjà rendu pas mal de services par le passé, l'amitié ne demande pas d’argent.
Chaqueta scruta le visage de son interlocuteur, et vit qu'il n'y avait pas de discussion possible. Alors il resta un moment pensif, puis s'approcha de la mule, la prit des mains de son maître, et la tira dans un coin de l'atelier.
Puis il se pencha vers son oreille et murmura quelque chose que nous aurions bien aimé entendre.
Toujours est-il que l'animal, ayant entendu cette formule secrète, se mit à braire, à sauter, à courir, s'agitant tellement de-ci de-là qu'elle finit, à bout de force, par tomber épuisée par terre... et quand nous nous approchâmes, elle ne bougeait plus.
La mule était morte.
Alors il se produisit une scène digne d'être relatée. L'infortuné muletier, dans son intense chagrin d'avoir perdu sa mule, en rendit Chaqueta responsable, le saisit par le cou et commença à le secouer et l'insulter en hurlant.
A son tour, le Gitan éleva la voix et protesta, répliquant qu'il avait rempli son obligation d'ami en délivrant la mule de sa mélancolie, obligation qu'il avait parfaitement respectée, puisque l'animal, un instant auparavant triste et affalé, s'était mis à braire, sauter, courir, gambadant d'allégresse. Puis il fit serment sur le salut de son âme, sur l'honneur de tous ses parents défunts, et sur la santé de tous les vivants, que la mule était morte de rire.
Et pour finir de convaincre le malheureux muletier, il ajouta:
-Tu n'as pas remarqué qu'il y a quantité de gens qui meurent d'une trop grande joie? Ce n'est pas une bonne comparaison, mais ta mule est morte d'un excès de bonheur, auquel elle n'a pu résister.
-Mais, qu'est-ce que tu lui as donc dit, pour lui faire un si grand plaisir ?
demanda le muletier en essuyant une larme.
-Ce que je lui ai dit ? répondit Chaqueta en se grattant à son tour la tête. Eh bien... la vérité, c'est que... Je lui ai simplement dit qu'à cause de sa santé délicate, vous alliez lui donner désormais une demi-ration de nourriture. Ça l'a fait tellement rire !

FIN

Histoire populaire gitane recueillie par Tino REBOLLEDO et traduite de l'espagnol et du kalo par Jeanne GAMONET.

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MILE A DORMI SOUS UN NOYER
Milé a dormi sous un noyer,
un serpent lui est entré dans le sein.
Quand Milé s’est levé,
alors il a senti le serpent,
et a couru vers son père :
"Aoï, père, tendre père,
prends ton mouchoir de soie,
et enveloppe vite ta main,
mets ta main dans mon sein,
retire de moi le petit serpent,
le petit serpent vert."
Et voilà que son père lui dit :
"va t’en, Milé, chez ta mère,
que ta mère le retire ! "
Quand Milé a entendu cela,
il a couru chez sa mère:
"Aoï, ma mère, tendre mère,
prends ton mouchoir de soie,
et enveloppe vite ta main,
mets ta main dans mon sein,
retire de moi le petit serpent,
le petit serpent vert."
"Je ne peux pas, Milé, j’ai peur,
va plutôt, Milé, chez ta soeur,
que ta soeur le retire ! "
Ainsi Milé a couru,
jusque chez sa soeur il est arrivé :
"Aoï, soeurette, ma tendre soeur,
prends ton mouchoir de soie,
et enveloppe vite ta main,
mets ta main dans mon sein,
retire de moi le petit serpent,
le petit serpent vert."
Et voilà que sa soeur lui dit :
"va t’en, Milé, chez ta femme,
ta femme est une putain fieffée,
sa mère aussi était putain,
que ta femme le retire !"
Quand Milé entendit cela,
il courut chez sa femme:
"Aoï, femme, ma tendre femme,
prends ton mouchoir de soie,
et enveloppe vite ta main,
mets ta main dans mon sein,
retire de moi le petit serpent,
le petit serpent vert."
Quand sa femme entendit cela,
elle ne prit pas son mouchoir
son fichu de soie,
elle lui mit la main dans le sein,
pour retirer le petit serpent,
le petit serpent vert,
elle ne retira pas le petit serpent,
le petit serpent vert,
elle retira les pièces d'or.

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